Par Sophie Duméry – Quotidien du Médecin Publié le 22/10/2026
Les Journées francophones de radiologie (JFR) de ce début d’octobre ont été fertiles en réussites techniques mais n’ont pas décerné de satisfecit à l’intelligence artificielle (IA) dans la traque du cancer du pancréas, actuellement en augmentation. Faute de facteur de risque permettant un ciblage efficace en population, son repérage précoce opportuniste au scanner ou à l’IRM reste surtout une affaire de chance. L’imagerie augmentée par IA cumule maints obstacles face au cancer du pancréas, obstacles qui ne sont pas que techniques.
L’adénocarcinome canalaire représente 90 % des tumeurs pancréatiques et les tumeurs neuroendocrines 10 %.
« La principale difficulté diagnostique dans le cancer du pancréas est qu’il n’y a pas de facteur de risque spécifique », déclare le Pr Maxime Ronot, chef du service d’imagerie médicale, radiodiagnostic et radiologie interventionnelle de l’hôpital Beaujon à Clichy (AP-HP), centre expert en pathologie abdominale et digestive, en marge des Journées francophones de radiologie (JFR) qui se sont tenues du 8 au 11 octobre à Paris. Alors que le nombre de cas de cancers du pancréas est en augmentation, l’intelligence artificielle (IA) n’a pas encore trouvé sa place en routine pour faciliter le diagnostic.
Des facteurs de risque sans valeur diagnostique
Les facteurs cancérogènes généraux – tabac, surpoids/obésité, diabète, pancréatite chronique, alimentation transformée, âge avancé – augmentent faiblement le risque de cancer du pancréas. L’augmentation de ce risque est ainsi trop modeste pour un ciblage efficace : sauf peut-être pour le tabac, mais le médecin généraliste aura plutôt en tête la traque d’une tumeur pulmonaire. Les antécédents familiaux sont évocateurs. La mutation BRCA1 ou 2 est l’une des plus fréquentes (20 % des mutations retrouvées), néanmoins seuls 5 à 10 % des cancers du pancréas sont d’origine génétique. Le ratio homme/femme est proche de 50/50 avec une très légère surreprésentation féminine : prévalence à 4 % des cancers et incidence annuelle de +1,6 %, contre une prévalence masculine à 3 % et une incidence annuelle de +1,3 %, d’après le panorama des cancers 2026 de l’Inca. L’adénocarcinome canalaire, qui touche les cellules sécrétrices des enzymes digestives, représente 90 % des tumeurs pancréatiques, les 10 % restants sont des tumeurs neuroendocrines.
« À part les rares formes génétiques, pas de dépistage possible faute de pouvoir cibler un sous-groupe de personnes à risque augmenté », indique Maxime Ronot. Le diagnostic est le plus souvent fait au stade métastatique avec un retentissement général évident. L’espérance d’une cure s’évanouit malgré les nouvelles thérapies et leur personnalisation selon le profil génétique tumoral.
Une IA dédiée bien entraînée ? Pas suffisant !
Une autre approche, selon le Pr Ronot, serait de considérer la quantité d’imagerie du tronc faite pour de très nombreux motifs, examens qui couvrent très souvent le pancréas. « Malheureusement, quand la demande ne le stipule pas, nous ne le regardons pas toujours aussi finement que s’il était l’objet de l’exploration, précise le radiologue. Des modules d’IA peuvent aider à repérer en tâche de fond d’éventuelles anomalies directes ou indirectes au scanner pendant que nous nous concentrons sur d’autres cliniques : ce sont des signes subtils que nous pouvons manquer à la lecture. »
Pour autant, jusqu’à présent, les études montrant cette capacité de repérage précoce sont rétrospectives : on sait ce qu’on cherche… « Les modules IA peuvent distinguer des altérations jusqu’à trois ans avant le diagnostic réel, un an et demi en moyenne. Mais ils travaillent à partir de dossiers de patients diagnostiqués, très ciblés et non noyés dans la foule des examens tout-venants », explique le Pr Ronot.
Le radiologue complète le tableau en rappelant crûment le poids des éléments techniques, informatiques, en termes de compatibilité et de plateformes entre autres. Puis le poids des coûts : l’utilisation de ces logiciels et algorithmes n’est pas gratuite. Leur installation, si on choisit cette option, coûte de l’argent et consomme de l’énergie. Ou bien on opte pour un abonnement ou un paiement à l’acte où chaque examen est précisément facturé. Ce dernier modèle reste à construire. « Même si nous pouvons nous enthousiasmer des promesses actuelles, la réalité technique et financière reste à construire », estime le Pr Ronot.
L’IA en routine face aux cancers abdominaux n’est pas pour demain. « Nous n’utilisons pas de modules d’IA au quotidien pour l’instant, avoue le Pr Ronot. Si de nombreux prototypes sont publiés avec des performances parfois impressionnantes, la transposition à la clinique est rare. Certes, des solutions commerciales existent pour d’autres situations comme la détection des fractures ou l’analyse des mammographies, mais pas dans ma spécialité abdominale et oncologique, ou alors à titre anecdotique. » L’expert enfonce le clou : « cela fait 10 ans qu’on nous prédit l’IA en routine pour l’année prochaine…nous n’en sommes pas encore là ! Cela tient à la difficulté des questions posées dont les réponses ne sont pas binaires ainsi qu’à la réalité technique (au-delà de la preuve de concept) et économique. ».
Illustrations obtenues par IA